Buenos Aires, bien plus que le « football » : une ville qui répare les vies

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[Marcher dans le monde, rencontrer le bien-être] Buenos Aires, Argentine

Publicité géante à l’effigie de Messi, apposée sur la façade d’un immeuble près de la Plaza de Mayo. Photo = reporter Kim Seung-geun

(Note de la rédaction)

Voyager ne se résume pas à admirer de beaux paysages. Parfois, c’est entrer dans un décor de cinéma pour desserrer l’étau d’un quotidien éprouvant — et faire l’expérience la plus active du « bien-être », celle qui soigne un corps et un esprit fatigués.

La nouvelle série de Comedy.com, « Marcher dans le monde, rencontrer le bien-être »​, emmène les lecteurs au cœur des lieux de vie aux quatre coins du globe. Nous voulons raconter, ensemble, l’histoire et la culture portées par chaque pays et chaque ville, ainsi que la sagesse du quotidien par laquelle leurs habitants préservent la santé du corps et de l’esprit.

Une terre où les quatre saisons se succèdent en une journée, l’Argentine, recommandée sans hésiter

Dès qu’il est question de voyage, les gens demandent :

quel pays a été le meilleur, lequel je recommanderais, où j’aimerais retourner, etc.

Le pays que je cite sans hésiter, c’est l’Argentine. Parce que je me dis que, quel que soit celui qui y va, plus de la moitié répondra : « Ah, c’est bien. »

D’abord, quel que soit le jour de l’année — 365 jours sur 365 — où l’on arrive en Argentine, on y trouve les quatre saisons.

Au nord, du côté des chutes d’Iguazú, c’est l’été ; au sud, vers le glacier Perito Moreno, l’hiver coexiste. Le pays est vaste : il se classe au 8e rang mondial par sa superficie. Environ 28 fois la Corée du Sud.

Mais c’est aussi un pays où il est regrettable que cette nature généreuse et ces paysages splendides disséminés partout ne puissent pas, pour diverses raisons, briller à leur juste valeur.

« La Gorge du Diable » (Garganta del Diablo), point d’orgue des chutes d’Iguazú en Argentine. Photo = reporter Kim Seung-geun

Dans une réalité anxiogène, le « football », foi spirituelle qui soigne la vie

L’Argentine est l’un des pays emblématiques dont l’image s’est effondrée sous l’effet du populisme.

Le pays est littéralement « unstable » (instable), au point qu’il est difficile de croire qu’il fut, au début du XXe siècle, l’une des quatre grandes puissances économiques mondiales, auréolée d’une gloire éclatante.

Est-ce pour cela ? À Buenos Aires, la capitale du moins, je constate à chaque visite que les visages s’assombrissent peu à peu et qu’il devient difficile de trouver quelqu’un qui salue.

En discutant avec des habitants, beaucoup disent la même chose : on se dit « ça ira mieux maintenant, ce gouvernement sera différent », puis l’espoir se transforme en déception, et cela se lit sur les visages — on rit moins.

Mais cette année, pendant environ deux mois, les visages des Argentins se sont éclaircis. Grâce au football. Même s’il a fallu se contenter de la place de vice-champion à la Coupe du monde en Amérique du Nord et en Amérique centrale.

Le football argentin, de Maradona à Messi, est pour eux bien plus qu’un sport : une « foi » et un puissant pilier de santé mentale.

Cette culture du football, où tout un peuple encourage à pleins poumons et libère ses émotions, revient — du moins en Argentine — à la meilleure ordonnance possible contre le stress, et à une prévention de la dépression par la solidarité collective, comme le décrit la médecine moderne.

La pampa vue du ciel, au-dessus de Buenos Aires. Photo = reporter Kim Seung-geun

L’ombre d’une vie rude et les cicatrices de l’histoire, et pourtant l’accueil réservé aux voyageurs

Mais le football ne peut pas tout résoudre.

Pour vivre, il faut de « l’argent ». Or, le fait que les variations de change fassent trop souvent — et trop vite — la navette entre le paradis et l’enfer est, à l’évidence, une faiblesse fatale du pays.

Comme dans la plupart des pays d’Amérique du Sud, la puissance du dollar américain est considérable. Et, parmi tout cela, les billets neufs de 100 dollars bénéficient d’un traitement de faveur plus marqué que dans n’importe quel autre pays. Il y a à peine quelques années, les bureaux de change privés (Cambio) offraient un meilleur taux que les banques.

Mais, avec l’entrée en fonctions du président Milei en 2023, cette structure de change anormale a, elle aussi, connu de nombreux changements. Dans le cadre de l’introduction de prêts du Fonds monétaire international (FMI), de l’assouplissement des contrôles de change et du processus de mise à niveau du taux officiel, la valeur du peso a été fortement dévaluée.

Le problème, c’est que la hausse des prix des produits importés stimule de nouveau l’inflation que le gouvernement Milei parvenait tout juste à contenir.

En 2026, la flambée des prix des matières premières et des prix à la consommation, ajoutée à l’explosion des loyers, a porté la souffrance des classes populaires à son paroxysme. Cette dureté se reflète telle quelle sur les visages des habitants.

Des habitants posent avec le personnage de la bande dessinée satirique « Mafalda », publiée dans la presse pendant dix ans à partir de 1964. Des décennies ont passé, mais la popularité de Mafalda reste intacte : des produits dérivés se vendent encore partout dans le centre-ville. Photo = reporter Kim Seung-geun

Les cicatrices de la « sale guerre » — disparitions forcées et violences d’État commises sous la dictature militaire de 1976 à 1983 —, abordées par « The Official Story », premier film argentin à remporter l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 1985, ou par le film « Argentina, 1985 », ne se sont pas totalement effacées. Elles contribuent aussi à cette « noirceur » sociale.

Sans connaître ce contexte, un voyageur peut facilement mal interpréter le fait que, contrairement à d’autres pays d’Amérique du Sud, même dans les hôtels les salutations soient rares. De plus, on peut être surpris de constater que des regards discriminatoires, liés au fait que l’immense majorité de la population est blanche, existent plus près qu’on ne l’imagine.

Bien sûr, du point de vue d’un voyageur qui ne s’y installe pas, il ne reste souvent qu’à considérer cela comme l’envers — présent dans tous les pays — de la discrimination et de l’hospitalité.

Une forêt d’immeubles étouffante, à la recherche d’un souffle au-delà

Le film au titre si long qu’on en perd presque le souffle en le lisant, « Probabilité de tomber amoureux à Buenos Aires ». Le film commence par une sorte de défouloir contre l’urbanisme (?) : il affirme que l’architecture désordonnée de Buenos Aires fait obstacle à l’amour.

On ouvre la fenêtre et l’on voit aussitôt le mur de l’immeuble d’en face ; et, comme le travail se fait surtout dans un environnement numérique, il pointe une époque où le progrès technologique rend au contraire les contacts humains plus difficiles.

Bien sûr, Buenos Aires n’est pas la seule ville où d’innombrables immeubles s’élèvent de façon anarchique et où la ligne d’horizon manque d’ordre. Au contraire, à ce niveau, Buenos Aires n’est pas, selon moi, une forêt d’immeubles au point d’empêcher l’amour.

Mais il y a un piège : même des hôtels de chaîne 4 étoiles présentent souvent, malgré leur apparence, une faible pression d’eau ou une alimentation en eau chaude irrégulière.

Comme beaucoup d’hôtels occupent des bâtiments anciens rénovés, le remplacement des canalisations a ses limites ; dans le vieux centre, la douche n’est donc pas très confortable.

L’obélisque de 67,5 m, érigé en 1936 pour célébrer les 400 ans de la fondation de la ville. Il se trouve sur la Plaza de la República, à l’intersection de l’avenue du 9-Juillet et de l’avenue Corrientes. Photo = reporter Kim Seung-geun

Mais l’avenue du 9-Juillet, la plus large du monde avec ses 140 m, ouvre agréablement la perspective au milieu de la forêt d’immeubles. La Plaza de Mayo, cœur du centre-ville où l’Argentine a proclamé son indépendance, ainsi que les parcs urbains disséminés ici et là, sont aussi des présences précieuses.

Le clou du spectacle, c’est le quartier de Puerto Madero, laissé à l’abandon jusqu’aux années 1990. Aujourd’hui, le front de mer, métamorphosé avec éclat, s’aligne de gratte-ciel singuliers qui retiennent les voyageurs.

À cela s’ajoute l’impressionnante largeur du Río de la Plata, visible depuis le ciel à l’approche de Buenos Aires, lorsqu’on utilise l’aéroport Jorge Newbery : elle apporte une touche de bleu-vert à l’ensemble de la ville.

Ce n’est peut-être pas une sensation de libération parfaite à 100 %, mais les échappées pour les voyageurs sont amplement suffisantes. Les circuits à vélo qui traversent la forêt d’immeubles en sont l’exemple typique. Le fait que la ville soit entièrement plate et que pédaler ne soit pas du tout difficile est un charme caché de Buenos Aires.

Le Puente de la Mujer, emblème de Puerto Madero, figurant un couple dansant le tango. Sa structure singulière se distingue : il pivote de 90 degrés et s’ouvre à chaque passage de grands navires. Photo = reporter Kim Seung-geun

Asado, maté et vin malbec : la magie d’un bien-être sain

Le soir, il y a encore plus à faire.

Cours de tango, dégustation d’asado (barbecue argentin au charbon de bois), tournée des bonnes adresses de rue à Palermo, etc.

Quel est le secret qui explique que les Argentins, tout en savourant chaque jour l’« asado », immense plat de bœuf, affichent un taux relativement faible de maladies cardiovasculaires ?

Dire que c’est grâce à leurs aliments de l’âme — le « maté » et le « vin malbec » — n’est pas exagéré.

Partout en ville, on voit facilement des gens porter de lourdes bouteilles d’eau et verser du maté dans leur tasse caractéristique pour le boire. Le maté, si riche en saponines, vitamines et minéraux qu’on le surnomme « la salade à boire », aide à décomposer les graisses des viandes riches et renforce l’immunité.

À cela s’ajoute le vin rouge élaboré à partir du cépage malbec (Malbec), cultivé en altitude dans les Andes : il est très riche en antioxydants, notamment le « resvératrol » et les « polyphénols », et joue pleinement le rôle de complément naturel bénéfique pour la santé vasculaire.

Une poubelle en forme de tasse de maté, installée devant un arrêt de bus de la rue Córdoba, au centre de Buenos Aires. Photo = reporter Kim Seung-geun

Je repense à ma première rencontre avec le maté, en 2010. Lors d’un voyage au lac Titicaca, au Pérou, une adolescente argentine qui se trouvait sur le même bateau m’a tendu une tasse. J’ai hésité un instant en recevant le maté de cette lycéenne, qui m’expliquait que ses parents lui avaient offert ce voyage au Pérou pour célébrer ses 16 ans, l’âge où elle devenait adulte.

Devais-je nettoyer la paille métallique (bombilla · Bombilla) que quelqu’un d’autre avait utilisée, ou boire tel quel ? Après une brève hésitation, j’ai simplement porté la paille à mes lèvres. C’est alors qu’elle a souri, radieuse.

J’ai appris plus tard que le maté se boit en se passant une seule tasse : refuser le thé que l’autre vous tend, c’est refuser d’être reconnu comme un véritable « ami », dit-on.

Ainsi, le maté dépasse la simple boisson : c’est aussi un bien-être du cœur, qui partage la chaleur humaine et répare les liens.

Le Bar Sur, aperçu dans le film « Happy Together » du réalisateur Wong Kar-wai. Il ne propose un spectacle de tango que le soir. Photo = reporter Kim Seung-geun

San Telmo et El Ateneo, où cohabitent souvenirs d’hier et parfum du vin

Le « Bar Sur », vu dans « Happy Together » de Wong Kar-wai, existe aussi à Buenos Aires. Il se trouve dans le quartier de San Telmo, autrefois bordé de boutiques d’antiquités et animé, le week-end, par un marché aux puces.

Ces derniers temps, ce quartier historique de San Telmo est devenu un nouveau lieu en vogue, bondé chaque jour férié de citadins tenant du vin à la main. La scène est singulière : pour quelques pesos seulement, on discute avec des proches ou un partenaire, assis au bord de la rue ou debout, pendant des heures.

Le week-end, les rues de San Telmo débordent de habitants de Buenos Aires un verre de vin à la main. On y entrevoit une part de leur vie, libre et décomplexée. Photo = reporter Kim Seung-geun

Dans chaque ruelle vieillie, des bodegas (Bodega · caves à vin) et des bars (Bar) où l’on peut déguster des malbecs venus de toute l’Argentine se sont installés, ajoutant à la romance fanée du passé l’énergie d’une gastronomie bien-être contemporaine.

Au sud de San Telmo se trouve le quartier de La Boca.

Port chargé des joies et des peines des migrants européens, berceau du tango, et ville natale de Maradona. Le village portuaire de La Boca, avec ses bâtiments multicolores, a transformé cette histoire de labeur en une rue de fête bigarrée au quotidien. En réalité, ces bâtiments sont l’icône d’une histoire éprouvante : ils reprennent les couleurs des tickets-repas multicolores que les dockers recevaient ou utilisaient il y a 100 ans, parfois à la place d’un salaire.

Un bâtiment de La Boca dont le 2e étage met en scène Maradona et le pape François, fierté de l’Argentine. Photo = reporter Kim Seung-geun

Au nord du centre-ville, le quartier de Recoleta est relativement plus sûr. On y trouve le cimetière « La Recoleta », où reposent Evita et d’autres personnalités. Il est difficile, au regard de nos sensibilités, de comprendre que les terrains autour d’un cimetière soient chers ; mais, pour les habitants de Buenos Aires, c’est un monument historique et une fierté culturelle.

À environ 20 minutes de marche vers le sud depuis La Recoleta se trouve « El Ateneo », l’une des plus belles librairies du monde. Elle rivalise avec la librairie Lello de Porto, au Portugal, connue comme modèle de l’école de sorcellerie de Poudlard dans la série Harry Potter ; mais, en termes de taille, El Ateneo est écrasante.

Contrairement à la librairie Lello, qui fait payer l’entrée, celle-ci permet de déambuler gratuitement et en silence dans la scène grandiose et les balcons d’un théâtre somptueux (Teatro Gran Splendid) ouvert en 1919 et reconverti.

La Casa Rosada (Casa Rosad), palais présidentiel argentin : le nom signifie « maison rose ». Situé à l’est de la Plaza de Mayo (Plaza de Mayo, place de Mai), c’est le bureau officiel du président et un site historique national. Photo = reporter Kim Seung-geun

Le pays est peut-être instable sur les plans politique et économique, mais il suffit de pousser la porte d’El Ateneo pour sentir que la force collective d’un peuple qui aime l’art et la culture constitue un autre pilier qui soutient la vie.

Un lieu où, malgré une existence instable, on apaise son âme avec le football, on partage la chaleur humaine en se passant le maté, et l’on dissout ses soucis dans un verre de vin rouge.

Une ville qui, au-delà de l’étouffement de la forêt d’immeubles, montre concrètement comment l’être humain peut réconforter et soigner (Well-being) sa vie : Buenos Aires.

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