À Medellín, les fleurs et la brise du printemps donnent envie de dormir… la ville natale du « roi de la drogue » se réinvente en cité de la guérison

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[Marcher le monde, rencontrer le bien-être] Medellín (Colombie)

En juillet et août, Medellín se couvre de fleurs. Sur la photo, un grand centre commercial du quartier huppé d’El Poblado, dont tout le sol du rez-de-chaussée est décoré de fleurs. Photo = Kim Seung-geun, reporter

« Le meilleur sommeil » cher à Rimbaud, à trouver dans une vallée des Andes

Le grand poète symboliste français Arthur Rimbaud écrit, dans son poème « Mauvais sang » : « Le meilleur, c’est de dormir, ivre mort, sur le sable d’une plage. »

Une formule à l’image de Rimbaud : son irrépressible goût de l’errance et les épreuves physiques qu’il s’imposa ont aggravé son état, jusqu’à l’emporter dans la trentaine, d’un ostéosarcome.

Bien sûr, s’enivrer sur une plage ne garantit pas à tout le monde de trouver « le meilleur sommeil ».

Mais le décor change lorsqu’il s’agit de Medellín, deuxième ville de Colombie, au pays de l’Eldorado, la terre de l’or.

Ici, même les visiteurs de passage trouvent un refuge singulier, qui assure une « qualité de sommeil » quasi parfaite.

Juste avant l’atterrissage à l’aéroport international José María Córdova de Medellín, la voix du commandant de bord résonne dans la cabine.

« Bienvenue à Medellín, la Ville de l’Éternel Printemps (La Ciudad de la Eterna Primavera). »

Un climat prodigieux, façonné par une géographie exceptionnelle, et des paysages verdoyants toute l’année ont valu à Medellín ce surnom net : « l’éternel printemps ».

Medellín se situe à 6 degrés de latitude nord, juste sous l’équateur. À s’en tenir à sa position, la ville devrait être étouffante, chaude et humide.

Mais les visiteurs découvrent une inversion climatique inattendue : celle d’une vallée andine à 1 500 m d’altitude.

La fraîcheur des hauteurs compense la chaleur brûlante de l’équateur.

La température moyenne annuelle est de 22,5 °C. Les 365 jours de l’année, un temps comparable au doux mois de mai en Corée du Sud se maintient sans faiblir.

Le jour, un soleil légèrement éclatant peut frapper, mais dès que l’on se glisse à l’ombre, une brise fraîche enveloppe le corps.

Il suffit d’ouvrir une fenêtre : l’air léger qui descend des montagnes chatouille l’arête du nez. Où que l’on soit, on ne peut que sombrer, doucement, dans un sommeil profond.

Et que se passera-t-il si l’on ajoute à Medellín, ville de montagne sans mer, le « projet mer », en cours de réalisation avec un objectif d’achèvement l’an prochain ?

Les conditions nécessaires et suffisantes au « meilleur sommeil sur une plage » chanté par Rimbaud seraient alors réunies.

Voilà pourquoi tant de voyageurs décrivent Medellín comme un « trou noir » : une fois happés, il devient difficile d’en repartir.

Vue de Medellín en journée, dans son bassin entouré par les contreforts des Andes. Photo = mairie de Medellín (Alcaldía de Medellín)

Une « thérapie visuelle et olfactive naturaliste » qui lave les yeux et le cerveau

Ce temps béni a façonné le meilleur produit touristique de Medellín.

Les « fleurs ».

Medellín est le plus grand bassin de production floricole de Colombie et un pilier essentiel d’un pays qui, après les Pays-Bas, est le deuxième exportateur mondial de fleurs.

Chaque année, de fin juillet à début août, pendant dix jours, la ville entière se teinte de fleurs multicolores, de musique et de traditions : c’est le carnaval du « Festival des fleurs (Feria de las Flores) », preuve d’un lien profond avec le monde floral.

Ce festival va bien au-delà d’une simple exposition de fleurs.

Il s’est imposé comme un événement patrimonial national, rendant hommage au travail et à l’histoire de vie des « Silleteros », ces paysans qui, dans les montagnes escarpées, transportaient les fleurs sur leur dos.

Vue, depuis El Poblado, sur Las Palmas, de l’autre côté. À Medellín, en dehors d’El Poblado, dire que la vue nocturne est belle rime avec le mot pauvreté. Photo = Kim Seung-geun, reporter

Pendant le festival, une multitude de programmes, ouverts à tous les âges, se déploient : la parade des Silleteros, mais aussi une parade d’animaux de compagnie, de grands lâchers de cerfs-volants, un défilé de voitures classiques, etc.

À cette période, des visiteurs du monde entier affluent en masse.

Les prix des hôtels s’envolent, les réservations deviennent quasi impossibles et, au contrôle d’entrée de l’aéroport, il faut parfois faire la queue jusqu’à 4 heures pour passer l’immigration.

Malgré ces désagréments, la raison qui pousse les gens à venir à Medellín est claire.

Il suffit de contempler la vague naturelle de fleurs qui recouvre la ville pour ressentir un puissant effet thérapeutique, comme une purification du corps et de l’esprit.

Le mécanisme de guérison créé par le vert végétal et l’aromathérapie naturelle

Exposés à la froide lumière bleue des smartphones et des écrans, les yeux des modernes vivent en surcharge permanente.

De ce point de vue, le Festival des fleurs de Medellín devient un formidable terrain de « thérapie visuelle naturaliste (Visual Therapy) », qui aide à dissiper la sécheresse oculaire et la fatigue visuelle.

D’un point de vue spécialisé, fixer les couleurs primaires variées de la nature et le vert végétal (Greenery) détend les muscles oculaires sous tension et active le système nerveux parasympathique.

L’harmonie entre les tons pastel et les couleurs primaires éclatantes, créée par des milliers de fleurs fraîches, stimule la sécrétion de sérotonine dans le cerveau et atténue le stress psychologique.

De plus, le parfum naturel que des dizaines de milliers de fleurs fraîches diffusent au gré du vent est transmis immédiatement, via le nerf olfactif, au système limbique (Limbic System), qui gère les émotions et la mémoire.

Les terpènes (Terpene), abondants dans la rose, la lavande, le lys, etc., stabilisent la pression artérielle et inhibent la sécrétion de cortisol (Cortisol), l’hormone du stress.

Avec les yeux, on trouve le repos des couleurs ; à l’inspiration, on accueille l’arôme naturel : la mer de fleurs de Medellín.

Une « thérapie de réinitialisation biologique (Reset) » des plus complètes, pour restaurer le cerveau et le corps épuisés des modernes.

Parade organisée pendant le Festival des fleurs de Medellín. Photo = mairie de Medellín (Alcaldía de Medellín)

De la « stigmatisation » au « dark tourism » : l’héritage du cartel se transforme

Mais derrière l’éclat offert par le Festival des fleurs se cache une profonde « stigmatisation » que les habitants de Medellín pensaient indélébile.

Si la « ville du printemps » est le sceau lumineux de Medellín, une lettre écarlate, difficile à effacer, reste elle aussi profondément inscrite dans l’histoire de la ville.

Medellín est le berceau d’un cartel de la drogue tristement célèbre et la ville natale de Pablo Escobar, le « roi de la drogue », qui figura à la fin des années 1980 dans le classement Forbes des dix personnes les plus riches du monde.

La saga Escobar a été traitée dans de nombreux médias, dont la série Netflix « Narcos », ainsi que les films « Escobar: Paradise Lost » et « Loving Pablo », entre autres.

Des graffitis éclatants décorent les murs de la Comuna 13. Photo = Kim Seung-geun, reporter

Mais Medellín fut un temps une zone grise de l’insécurité, au point que, pour le film « Paradise Lost », l’équipe dut remplacer le quartier de la Comuna 13 par le centre-ville de Panama pour tourner, tant il était impossible d’y installer une caméra en toute sérénité.

En réalité, la Comuna 13 était surnommée l’un des bidonvilles les plus dangereux du monde, en raison des affrontements entre cartels de la drogue et groupes armés.

Aujourd’hui, grâce à des projets de rénovation urbaine, le quartier s’est métamorphosé en une attraction touristique mondiale, avec son Metrocable, ses escalators en plein air, ses graffitis flamboyants et ses spectacles de rue.

Plus encore, l’ancienne stigmatisation de Medellín s’est muée en produit de « dark tourism (Dark Tourism) », qui suit les traces du roi de la drogue.

L’ironie de l’histoire, où le récit cruel d’un criminel se sublime (?) en ressource touristique pour les vivants, laisse un goût amer.

Le lieu le plus choquant de ce dark tour fut celui d’une statue de la Vierge, fréquentée par des tueurs à gages.

C’est là que de jeunes Sicarios (Sicario, tueurs à gages), avant d’exécuter un ordre de meurtre, enduisaient leurs armes d’eau bénite et priaient pour revenir sains et saufs. Cette étrangeté terrifiante, où le sacré et la cruauté coexistent, donne la chair de poule.

Celui qui fit des Sicarios une organisation d’assassinat structurée n’était autre qu’Escobar.

Il recrutait des adolescents sans refuge, les faisait former aux tactiques de combat par d’anciens instructeurs du KGB, puis les employait à des assassinats à moto.

Nombreux sont ceux qui ont perdu la vie sous les balles de ces enfants-soldats, et Medellín a même, un temps, décrété l’interdiction de circulation des motos sur l’ensemble de la ville.

Statue de Rosa Maria, devant laquelle de jeunes Sicarios priaient avant de partir assassiner. Photo = Kim Seung-geun, reporter

Escobar, qui s’était hissé au rang de député grâce à des fonds colossaux issus de la drogue, se donnait des airs de « Robin des Bois des pauvres ».

Mais des crimes franchissant toutes les limites — dont l’assassinat d’un candidat à la présidentielle et l’attentat à la bombe contre un avion de ligne qui fit 107 morts — ont fini par provoquer l’intervention du gouvernement américain.

Après une traque au coût astronomique, menée avec l’appui de la Delta Force américaine, d’un groupe de conseillers des Navy SEALs, des forces gouvernementales colombiennes et même d’un cartel rival, Escobar a été abattu en fuite le 2 décembre 1993, touché par les balles d’une unité spéciale qui avait repéré le signal d’un appel téléphonique avec son fils.

À l’époque, les savoir-faire de pointe en interception de signaux et en traçage du renseignement, accumulés par les forces spéciales américaines en poursuivant Escobar dans les reliefs escarpés autour de Medellín, sont devenus par la suite un atout extrêmement précieux dans l’histoire de la sécurité nationale des États-Unis.

Et plus de 20 ans plus tard, en 2011, cette technologie de traque discrète, perfectionnée à Medellín, jouera un rôle décisif dans l’élimination d’un autre terroriste parmi les plus tristement célèbres de l’histoire de l’humanité.

Il s’agissait d’Oussama ben Laden.

Parque Botero, où sont installées 23 œuvres de Botero, qui a déjà tenu plusieurs expositions dans le pays. Le musée Botero se trouve dans la capitale, Bogotá, mais le parc en plein air est à Medellín, sa ville natale. Photo = Kim Seung-geun, reporter

Espérer une paix véritable, qui fleurit en dépassant les vestiges sombres

À quel point la « stigmatisation » de Medellín s’est-elle effacée depuis la mort d’Escobar ?

Pour aller droit au but : elle s’est « effacée de manière spectaculaire, mais continue encore de s’effacer, au présent ».

Aucun habitant de Medellín, aujourd’hui, ne souhaite revenir à cette époque. Tous ont la conscience aiguë qu’il s’agissait d’années de cruauté qui ne doivent jamais se répéter.

Pourtant, l’héritage de la tragédie s’acharne.

Une tragédie s’est encore produite : Miguel Uribe, figure politique de premier plan, qui portait la douleur de l’enlèvement et de l’assassinat de sa mère — Diana Turbay, célèbre présentatrice — par le cartel d’Escobar en 1991, a perdu la vie en juin 2025, sous les balles d’un Sicario de 15 ans.

Cette tragédie sur deux générations rappelle amèrement que l’« insensibilité au crime » laissée par Escobar sur cette terre est, en réalité, la plus pernicieuse des lettres écarlates.

Travaux du « projet mer » mené par le gouvernement municipal de Medellín. Une piscine à vagues et une plage artificielle seront installées. L’objectif est une livraison l’an prochain. Photo = mairie de Medellín (Alcaldía de Medellín)

Malgré tout, Medellín ne reste jamais enchaînée au passé.

Chaque année, la vague de fleurs en pleine floraison qui recouvre la ville et la brise de l’éternel printemps s’emploient, de toutes leurs forces, à purifier les vestiges de cette profonde obscurité.

La volonté de la ville d’avancer, pas à pas, vers la réflexion et la guérison, en dépassant une histoire sanglante et cruelle, dégage en elle-même une puissante énergie vitale.

Résultat : pour le voyageur épuisé par un monde froid, cet endroit se transforme enfin en un refuge des plus chaleureux et des plus parfaits, où l’on peut déposer le fardeau de l’âme et sombrer, doucement, dans un sommeil profond.

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